Abandonnons les discussions sur les origines du mot "religion" et passons tout de suite à ce qu'il signifie pour nombre de nos contemporains. Il évoque, évidemment, un groupe concerné par l'ultime, par un au-delà qui permette de projeter quelque lumière sur les énigmes du monde. Mais il revêt désormais une consonance souvent péjorative. Non seulement les intégrismes violents sont passés par là, mais l'idée continue de s'imposer que la religion véhicule une morale étroite, des dogmes arbitraires ainsi que des rites sans âme. En résumé : moralisme, dogmatisme et ritualisme.
La dégradation de la morale conduit à une pratique tournant sur elle-même et se justifiant par elle-même, au lieu d'être l'expression épanouie d'une expérience intérieure et le soutien conscient du vivre ensemble. Si l'authentique sens social diminue, il faut alors lui substituer un arsenal de lois. Quant à elle, la pratique d'un moralisme effréné enserre dans un carcan les grand dynamismes de la vie, qu'elle dessèche et paralyse. Un problème du même genre se pose aussi dans les démarches spirituelles si désincarnées qu'elles en deviennent inhumaines. Ce ne sont pas ces évanouis céléstes qui sauveront une planète dont ils ont totalement décroché.
Car il existe bel et bien des religions et des groupuscules religieux pour qui la vie terestre et sa transfiguration n'ont aucun intérêt. Seul vaut le monde d'en-haut et d'ensuite. Tout cela ne peut que donner une image inhumaine d'un religieux jouant Dieu contre l'homme. Or, selon Sri Aurobindo, la vraie spiritualité "n'est pas hostile à la vie" et le monde n'est pas une illusion dont il faudrait se débarrasser au plus vite. Aussi son disciple français Satprem a-t-il audacieusement intitulé un de ses livres "Le Matérialisme Divin".
Une démarche intérieure totalement éthérée ne correspond pas à la demande d'intégralité qui habite de plus en plus nos contemporains. Elle ne vise que la moitié de l'homme. Elle ne se préoccupe pas de ses régions les plus obscures et elle n'envoie aucun message de transformation sociale. Or, pour Sri Aurobindo, c'est bel et bien l'homme tout entier qui est perfectible , et pas seulement ses zones prétendument supérieures.
"Cette querelle de la terre et du ciel, écrit-il, est encore plus stérilisante si la spiritualité prend l'aspect d'une religion de douleur", de"cauchemar". Pour lui, tout pessimisme sur les capacités de transformation du monde est une trahison de l'Energie divine dans son pouvoir infini d'influencer le fini et de le soulever jusqu'au Divin. Ni les matérialistes, ni les désincarnés, ne peuvent guider l'évolution en s'en prétendant les moralistes ou les législateurs.
La vraie intériorité, tout comme la vraie morale, ne vise donc pas à détruire la vie. Elle l'aide, au contraire, à se canaliser et à évacuer ce qui l'empêche de se précipiter en-avant vers un monde neuf, sans fuite vers le haut et sans chute vers le bas.
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